Les premières tentatives de construction de tests visent pour la plupart à répondre à des besoins sociaux, et cette réponse dépend étroitement de la manière dont les différences interindividuelles sont alors étudiées par les psychologues.
A la fin du 19ème siècle, il n’existe que des psychologies « nationales ». Trois sont déjà bien établies, la psychologie française, la psychologie allemande et la psychologie anglaise. Une quatrième, dont le rôle sera déterminant dans le développement des tests, est en voie de constitution, c’est la psychologie américaine. La façon dont ces psychologies s’intéressent aux différences individuelles est très variée.
La psychologie française est essentiellement une psychopathologie, elle même essentiellement clinique. Elle s’intéresse bien aux différences individuelles mais seulement dans le cadre de la psychopathologie, et la méthode clinique n’incite pas à leur mesure. Elle a cependant contribué indirectement à la réflexion sur la mesure de l’intelligence, notamment en cherchant à distinguer des degrés dans l’inintelligence. Esquirol (1772-1840), un précurseur de cette psychologie, proposait de distinguer les faibles d’esprit (aux fonctions mentales affaiblies) des idiots proprement dits (aux fonctions mentales peu développées). A la fin du 19ème siècle ce travail sera repris par Alfred Binet (1857-1911) dont verra un peu plus tard le rôle central dans le développement des tests. Bien qu’assez atypique (sa formation est d’abord celle d’un juriste et d’un naturaliste), Binet peut être considéré comme appartenant à l’école française de psychopathologie. C’est sous l’influence de Ribot qu’il s’est orienté vers la psychologie, il a suivi les enseignements de Charcot, ses premières publications portent sur des thèmes de psychopathologie. Cette appartenance explique l’intérêt de Binet pour les phénomènes mentaux globaux et son rejet de l’atomisme psychologique, ce qui le conduira à la première mesure de l’intelligence digne de ce nom.
La psychologie allemande, qui est alors la psychologie dominante, est résolument structuraliste et expérimentale. Wundt (1832-1920) en est le leader incontesté et il fonde le premier laboratoire de psychologie à Leipzig en 1879. Bien qu’elle utilise largement
l’introspection, cette psychologie, par ses problèmes et ses méthodes, est assez proche de la physiologie et des sciences naturelles. Elle porte essentiellement sur les processus sensoriels et les processus perceptifs élémentaires. Lorsqu’elle prétend s’intéresser aux processus supérieurs elle les assimile en fait à des processus plus élémentaires: par exemple, l’intelligence sera assimilée à la rapidité du temps de réaction. Ces processus élémentaires sont considérés comme des éléments simples que l’on cherche à définir avec précision et dont on se propose de mettre en évidence les connexions, dans le cadre de conceptions associationnistes. Les méthodes de cette psychologie expérimentale se situent dans la tradition inaugurée par la psychophysique de Fechner (1801-1887) et Helmholtz (1821-1894).
Dans le laboratoire de Wundt, on procède à des mesures sur les individus, mais on ne se préoccupe pas de décrire la variabilité interindividuelle, ni de l’expliquer : celle-ci est considérée comme une source d’erreur aléatoire. On se propose, au moyen des mesures effectuées, d’établir des lois générales, valables pour tous les individus. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette psychologie a elle aussi contribué à la naissance des tests. James McKeen Cattell (1860-1944), qui sera un des principaux initiateurs du mouvement des tests aux Etats-Unis, et le premier à utiliser le terme « mental test » (1890), a pris conscience de l’importance des phénomènes de variabilité interindividuelle alors qu’il étudiait sous la direction de Wundt les facteurs modifiant le temps de réaction. Plus généralement, la standardisation de l’observation qui caractérise les tests est un apport de la méthodologie expérimentale. Les premiers tests ne seront bien souvent que des adaptations des dispositifs expérimentaux du laboratoire.
La psychologie anglaise est fondée par Francis Galton (1822-1911). C’est une psychologie différentielle et c’est elle qui contribuera le plus à la naissance des tests. Galton a développé tout au long de sa vie une grande activité créatrice dans des domaines aussi divers que la mécanique (invention d’un moteur à vapeur rotatif), la météorologie (pose le principe des cartes météorologiques, découvre les anticyclones), la psychologie générale (dispositifs pour l’étude des sensations, études des images mentales)… Pour la petite histoire, on peut évoquer certaines de ses activités plus curieuses : il met au point une méthode pour couper le cake afin qu’il se conserve au mieux, il cherche à mesurer les effets de la prière, il projette l’établissement d’une carte des îles britanniques indiquant la fréquence des jolies femmes… La part la plus importante de ces travaux porte sur la biologie, l’anthropométrie, la statistique et la psychologie différentielle.
Car Galton est aussi le cousin de Darwin dont l’ouvrage principal, L’origine des espèces, publié en 1859, se propose d’appliquer la théorie évolutionniste à l’espèce humaine. Cette application ne peut que donner une place centrale aux différences individuelles puisqu’elles sont au cœur de la théorie darwinienne. Pour Darwin, il existe une variabilité interindividuelle qui s’explique en partie par l’hérédité. Certains individus se trouvent en possession de caractéristiques qui permettent une meilleure adaptation à l’environnement, leurs chances de survie sont alors augmentées et, ces caractéristiques étant pour partie héréditaires, ils les transmettent à leurs descendants qui les transmettront eux-mêmes à leurs descendants et constitueront ainsi une espèce. Les travaux de Galton sur les différences interindividuelles ont trois grands objectifs : décrire et mesurer la variabilité psychologique interindividuelle, montrer que cette variabilité est d’origine héréditaire et tirer les implications de la théorie de l’évolution quant à l’amélioration de l’espèce humaine (eugénisme).
En effet, outre l’intérêt scientifique sur lequel nous allons revenir, Galton voit dans la théorie de l’évolution une possibilité d’application sociale (Reuchlin, 1997). Il pense que l’on pourra améliorer l’espèce humaine comme les éleveurs améliorent les races animales, en favorisant l’union des individus présentant les caractères jugés les plus favorables. Les mécanismes de la sélection naturelle n’opérant plus du fait du développement de la civilisation, Galton (et beaucoup d’autres après lui) pense que l’espèce humaine est menacée. En bon représentant du darwinisme social, Galton s’engage donc dans une science nouvelle, l’eugénisme (c’est-à-dire la sélection des êtres en fonction de leur patrimoine génétique). Ces idées nous choquent terriblement aujourd’hui et elles sont absolument condamnables. Les crimes nazis suffiraient à le montrer s’il en était besoin. Mais ce serait une réaction irrationnelle de condamner toute l’œuvre de Galton en condamnant l’eugénisme. Galton a apporté des contributions méthodologiques essentielles qui ne deviennent pas négligeables ou erronées par le seul fait qu’elles étaient associées chez leur auteur à l’eugénisme ou au racisme. Il importe beaucoup de dissocier intellectuellement et affectivement les instruments scientifiques de l’accroissement des connaissances et tel ou tel usage que l’on peut faire ensuite des connaissances qu’ils ont permises d’acquérir. On peut d’ailleurs observer que ce sont les méthodes statistiques dont il a été l’initiateur qui ont permis de mettre en évidence, au plan scientifique, le caractère erroné des postulats simplistes sur lesquels reposent le racisme et l’eugénisme.
Le premier problème auquel Galton a apporté une contribution méthodologique qui a gardé son intérêt est celui de la mesure des différences individuelles auxquelles la théorie de Darwin faisait jouer un rôle essentiel. Pour cette théorie, la variabilité des caractères à
l’intérieur de chaque espèce était la condition initiale de l’évolution par la sélection naturelle. Mais quelle était l’amplitude des variations observées ? Comment évaluer l’importance de la supériorité ou de l’infériorité relatives d’un individu particulier ? La question des instruments à employer ne se posait par pour des caractéristiques telles que la taille par exemple, variables auxquelles Galton s’est intéressé dans un premier temps dans son laboratoire d’anthropologie. Mais il avait également aperçu l’importance des différences dans des caractéristiques mentales comme les facultés ou le « génie » (terme équivalant aujourd’hui à intelligence). Dans ce domaine, il fallait imaginer de nouveaux instruments de mesure. Pour cela, Galton utilise un appareillage en partie inspiré des laboratoires de psychologie allemands, en partie original. Il pense que la meilleure façon d’estimer les différences individuelles en matière de jugement ou d’intelligence consiste à évaluer les différences individuelles dans l’efficacité des organes des sens, puisque ce sont les sens qui fournissent à l’intelligence les données sur lesquelles elle peut s’exercer. On voit là l’héritage des philosophes empiristes. Ces épreuves, qui constituent en fait les premiers tests, sont simples, n’exigent que peu de temps afin qu’il soit possible de les appliquer à un grand nombre de personnes, ce qui est indispensable pour obtenir une estimation de l’amplitude des différences individuelles dans la population. C’est ainsi qu’il réalisera un grand nombre de mesures sur un grand nombre de personnes au sein du Laboratoire anthropométrique qu’il installera à Londres en 1884. De plus, Galton pratique le recueil systématique de données biographiques sur plusieurs générations d’une même famille afin de mettre en évidence des caractères apparaissant au cours de plusieurs générations successives et pouvant éventuellement être attribuées à l’hérédité. Il cherche à mesurer la ressemblance entre parents et enfants quant à des caractères physiques. C’est à cette occasion que Galton va imaginer une méthode statistique qui sera sa découverte la plus féconde : le coefficient de corrélation, dont la technique sera précisée plus tard par Karl Pearson qui utilisera les théorèmes établis par le mathématicien français Bravais (c’est ainsi que ce coefficient est aujourd’hui connu sous le nom de coefficient de Bravais-Pearson). Nous reviendrons longuement un peu plus tard sur ce coefficient de corrélation, mais disons pour être simple qu’il permet d’estimer un degré de liaisons entre deux mesures. Par exemple, Galton va montrer qu’il y a un certain degré de liaison, d’association, entre la taille des parents et celle des enfants : les personnes de grande taille ont des enfants grands plus souvent que les personnes de petite taille. Le coefficient de corrélation de Bravais-Pearson est largement utilisé en psychologie différentielle, à tel point que celle-ci est parfois présentée comme une « psychologie corrélationnelle ».
Il est classique de considérer William James (1842-1910) comme le fondateur de la psychologie américaine. James, de formation médicale a, comme la plupart des premiers psychologues américains, subi l’influence de la psychologie allemande. Mais très vite, il prend ses distances vis-à-vis de la psychologie expérimentale pour se consacrer à une psychologie axée sur la description des états de conscience et donnant une grande place à la réflexion philosophique et sociale. James s’est également éloigne de Wundt en favorisant la naissance d’une psychologie pragmatique et fonctionnelle qui ne pouvait que faciliter l’apparition des tests. Les psychologues qui succèdent à James, et notamment Cattell qui fonde en 1892 avec G. Stanley Hall, l’American Psychological Association, sont partisans d’un fonctionnalisme tourné vers les applications. La construction des tests sera un de leurs grands problèmes et c’est en partie en promouvant les tests qu’ils réussiront à construire un groupe professionnel puissant.
A la fin du 19ème siècle, à la suite de transformations culturelles, sociales et économiques profondes que connaissent tous les pays développés, une forte demande de connaissances psychologiques opératoires se manifeste. Celle-ci concerne de nombreux secteurs : industrie, commerce, publicité, éducation, éducation spécialisée, justice, santé, politique… Elle correspond à des besoins divers : problèmes d’évaluation des personnes, de gestion et d’organisation, de formation. La psychologie appliquée va naître, se développer et se diversifier pour tenter de répondre à ces besoins. Ce sont bien sûr les besoins relatifs à la caractérisation des personnes et notamment en termes d’efficience cognitive qui vont susciter la mise au point de tests. Ces besoins se manifestent particulièrement dans les institutions accueillant les déficients mentaux, à l’école primaire et dans les usines.
La demande de moyens permettant de diagnostiquer l’efficience intellectuelle apparaît d’abord à propos des difficultés sévères (imbécillité, idiotie). Elle ne correspond pas seulement à une volonté de distinguer et de classer mais aussi à un impératif pratique provenant de l’abandon du postulat de l’incurabilité de ces déficiences et, par voie de conséquence, de la création d’écoles spécialisées. La première école de ce type est fondée par Seguin en 1837. En 1870, il existe environ 80 écoles pour enfants et adultes déficients mentaux. Les responsables de ces écoles souhaitent accueillir de véritables déficients mentaux et non recevoir tous ceux qui perturbent ou gênent là où ils se trouvent, pour des raisons n’ayant bien souvent rien à vois avec l’intelligence, et dont on cherche à se débarrasser. Ils souhaitent aussi avoir des classes relativement homogènes. Pour ces deux raison, ils sont demandeurs de méthodes permettant l’évaluation de l’efficience et du développement cognitifs.
Des besoins de même type apparaissent dans le secteur judiciaire. Lorsque les déficiences intellectuelles ne permettent pas de distinguer le bien du mal, il y a absence de responsabilité, d’où l’idée d’un « âge de raison » en deçà duquel les auteurs de crimes ou délits ne peuvent être condamnés. Mais la prise de conscience que cet âge n’est pas atteint par tous les adolescents et adultes entraîne une demande d’expertise psychologique.
Plus généralement, l’idée se fait jour, avec Kraepelin (1856-1926) notamment, encore un élève de Wundt, que la pratique psychiatrique serait améliorée si elle intégrait des techniques objectives de caractérisation des personnes, notamment dans le domaine des fonctions intellectuelles.
A la fin du 19ème siècle, l’enseignement primaire se généralise dans la plupart des pays industrialisés et très vite on envisage de créer un enseignement spécial destiné aux enfants qui, du fait de leurs insuffisances intellectuelles, insuffisances modérées que seules des difficultés scolaires révèlent, n’ont pas les capacités de suivre l’enseignement normal. Après quelques tentatives infructueuses en Allemagne, les premières classes pour écoliers retardés sont ouvertes aux Etats-Unis. En France, la création de classes de perfectionnement débutera en 1909. Se pose alors le problème de leur recrutement. Comment repérer ces « anormaux d’école primaire » (Binet) ? C’est ici, comme nous le verrons un tout petit peu pus tard, que Binet intervient car il s’intéresse à la déficience mentale depuis 1890 et milite activement pour la création de cet enseignement spécial.
La révolution industrielle de la seconde moitié du 19ème siècle a pour conséquence une généralisation et une augmentation de la division du travail ainsi qu’une diversification de ses formes. Le taylorisme, volonté systématique d’organisation et de rationalisation du travail industriel, pousse à l’extrême cette division du travail : séparation stricte entre la conception et l’exécution, parcellisation des tâches. De nouvelles fonctions professionnelles apparaissent. Les procédures traditionnelles de recrutement et d’affectation de la main-d’œuvre sont alors mises en défaut et le besoin de nouvelles méthodes de sélection professionnelle apparaît. En même temps, et pour les mêmes raisons, il apparaît souhaitable de mettre sur pied un système nouveau pour l’orientation professionnelle des jeunes. C’est vers 1910 seulement que les psychologues commenceront à proposer des tests devant contribuer à la solution de ces problèmes.
Il ne faut pas perdre de vue que, à la fin du 19ème siècle, les psychologues n’établissent pas de distinction nette entre psychologie fondamentale et psychologie appliquée et ils sont
convaincus de la nécessité d’étudier les individus dans les milieux où ils sont insérés et à propos des tâches qui leur sont socialement prescrites. Ils ont par ailleurs été actifs dans la promotion de leurs méthodes.

